Aujourd'hui, comme la semaine dernière, j'ai assisté à un pot de départ à la retraite. C'est fou comme c'est à la fois similaire car émouvant et unique, particulier. Peut-être parce que ça ressemble à celui ou celle qui part. D'une certaine manière, l'ambiance est imprimée par la personnalité que l'on célèbre ce soir-là. Peut-être que les autres renvoient ce qu'ils ont reçus, retenus de cette personne, pour lui rendre un hommage dans le ton, malgré les masques, l'hypocrisie et les convenances...
Là, ce soir, comme la semaine dernière, je ne savais pas trop où me mettre et avec qui parler, j'étais un peu encombrée de moi-même, mais pas non plus gênée, dans la mesure où tout le monde a l'air un peu désoeuvré à attendre que quelque chose se passe. Surtout que depuis qu'on ne fume plus dans les lieux publics, pour "se donner une contenance" c'est plus compliqué, tant que le buffet n'est pas ouvert. Bref, bras ballants mais grand sourire parce que ça je sais faire et que tant qu'à être là, autant envoyer le plus de bonnes ondes possible, ça peut servir, quelques bonjours, hochements de têtes, quelques présentations, je circule un peu, je me cale dans un coin. J'observe.
L'interessé arrive, bien élégant. La semaine dernière, j'avais été bluffée par le rayonnement de la jeune retraitée. Elle m'avait parue beaucoup plus belle qu'au quotidien, dans le contexte pressé et stressant du travail. Une belle tenue, un maquillage impeccable, les cheveux bien mis, j'avais été bluffée. Chez les hommes c'est moins flagrant, souvent. Mais quand-même, on voit la touche "grande soirée". Il me fait la bise, alors que je ne le connais pas vraiment et que je suis sûre qu'il ne sait pas qui je suis. Je veux le remercier pour cette invitation mais il est distrait. Distrait sans objet, dans le vide, distrait par rien. Il distribue les salutations et les bises, sans vraiment écouter. Ou alors il s'est rendu compte qu'il ne me connaissait pas et il a été embarrassé de sa méprise d'où le flottement. Il passait chercher son discours, posé sur les manteaux, dans le coin où je m'étais installée et en se dirigeant vers la table, il a dû oublier ce qu'il venait y prendre et à défaut m'a fait la bise. En y revenant, ce petit soupir "ah oui il me faut mes notes" prononcé tout haut, il l'a dit en me regardant, comme pour avoir mon assentiment. J'étais donc impliquée dans ce petit moment intime de stress, j'ai vu l'effort pour se ressaisir face à la tâche qui l'attendait. Et le voilà parti, dans un seul élan, vers l'épreuve du discours.
Il se poste à côté du sapin, au milieu du réfectoire. Le self, lieu de la banalité des rythmes quotidiens, d'une froideur conventionnelle, fonctionnelle et pourtant lieu de convivialité à la chaleur plutôt artificielle, surtout en cette période de Noël, avec ses guirlandes dorées, sa déco kitsch, les paillettes... Et là, personne ne se tait. Le brouhaha continue.
C'est terrible.
Le peu de gens qui ont remarqué que le discours avait commencé, lancent des "plus fort, on n'entend pas". Je me permets quelques "chuut", je me sens engagée, après ce moment volé des notes prises dans mon coin des manteaux. Ce qui est d'autant plus terrible, c'est qu'il commence par "Vous connaissez ma faible disposition pour les discours et ma timidité..." C'est touchant. Vraiment.
Je sens ce qui est dit sincère, murement réfléchi, mais je ne connais pas les gens depuis assez longtemps pour me sentir concernée. C'est un peu long, des regrets pour les absents en guise d'hommage, une pensée pour tous et chacun, quelques notes humanistes, un peu convenues mais toujours louables, un appel à ne pas oublier que les gens face à nous ne sont pas des codes barres sur des dossiers, mais des humains, un souhait de considérer ce travail prenant non pas comme un sacerdoce mais comme une contribution au fonctionnement de la ruche ou de la fourmilière, image que je trouve jolie, malgré mon ressentiment de ces derniers temps face à la fatalité des petites gens, dans les petits boulots, qui nous condamne à de petites vies. Bref, dans ma tête ça tend à la digression un peu comme là. Un mot pour sa famille, l'espoir qu'il n'est pas trop tard pour rattraper ce temps non pas perdu mais soustrait par le travail.
Puis des hésitations, "que dire encore", ça s'agite, les gens ont chaud, mal aux pieds, les petits ne tiennent pas en place, le buffet nous fait de l'oeil. Que dire encore ? Je crois qu'il reste un mot. Il le prononce, rapidement, faiblement, je crois même qu'il en manque un bout parce que sa voix se brise avant la fin, et pourtant ce mot est tout petit. Merci.
Il se tourne tout de suite pour tenter de cacher son émotion. Quelques secondes plus tard, je verrai une trace d'humidité mal effacée sur la joue de ce monsieur d'un certain âge. Il se tourne et je baisse les yeux. J'ai ce réflexe idiot mais pudique à chaque fois que quelqu'un face à moi pourrait être gêné par mon regard. Quand quelqu'un trébuche dans les escaliers du métro, dérape dans la rue, se mouche, je regarde ailleurs. De manière ostensible. "Non, non, pas de quoi s'inquiéter, je n'ai rien vu". C'est déjà difficile de gérer la douleur, l'émotion, la peur, on ne va pas rajouter l'humiliation ! Bref je loupe un peu ce qu'il se passe parce que je veux le laisser seul avec son émotion, mais nous sommes 250 dans ce réfectoire, à applaudir un homme qui essaie de ne pas nous tourner le dos.
Un confrère enchaîne tout de suite. Discours rapide, énergique, hommage parfait, reconnaissant les qualités de l'homme et du professionnel, avec une allusion à ses travers, occasion de placer une petite blague pour faire retomber la pression.
On rit. Applaudissements encore. On est autorisé à se diriger vers le buffet. Personne n'ose, bien sûr. Je ne fais pas partie du premier lot de courageux, ils sont trois, mais au deuxième mouvement, nous sommes douze. Au troisième élan, ils seront cinquante, puis il deviendra impossible de circuler près des tables. Le buffet est bon et beau, généreux, il y a même des huitres, je n'aime pas ça, mais je trouve ça classe. Sans être clinquant. Je continue ma petite ronde, avec une coupe de champagne pour "me donner une contenance" mais les conversations restent superficielles, je ne m'attarde pas, je papillonne, je picore. Je me dis qu'on m'aura vue, que c'est bon, ma présence est validée. On parle un peu boulot, j'ai chaud, je m'éloigne. Personne ne regarde, je quitte la salle, en emportant tout de même un dernier petit four, j'ai faim et faut pas laisser l'alcool arriver trop vite dans le sang.
Et là, dans le couloir, je le croise, l'homme de la soirée. Il a l'air soulagé, mais toujours aussi distrait, distant. J'essaie de lui rendre son merci, mais j'ai la bouche pleine. Mon grand sourire trouve un retour, ça suffira, tant pis.
Dans le bus je continue à penser à tout ça, jusqu'ici. Qu'est-ce qui l'a bouleversé cet homme ? Je ne le connais pas du tout. Avait-il du mal à aller jusqu'à ce merci final, parce qu'après le point, en bas de la page, sa carrière était terminée ? S'est-il dit "Dès que j'ai prononcé ce dernier mot, ça y est, c'est fini, je ne fais plus partie de l'équipe" ? Ou ce n'est pas forcément l'échéance que ça implique mais le sens profond qui l'a ému ? Il le pense certainement sincèrement ce merci. Il s'adresse à tout ceux qui ont été là avec, pour lui, parce qu'ils ont permis de bonnes conditions de travail, non ?
Qu'est-ce qu'il se passe dans la tête de quelqu'un qui termine son discours de départ à la retraite ?
La vie file vite, il l'a dit en introduction.
C'est donc de la tristesse ?
Ou de la joie d'être là, entouré, pour fêter ce passage ?
Le plaisir d'avoir partagé 30 ans de carrière avec des gens qui en valaient la peine ?
Oui le temps passe vite, j'ai lu un jour cette phrase "Au début, les journées passent vite et les années lentement et plus on vieillit, plus les journées sont longues et les années rapides." En l'occurrence dans mon nouveau boulot, les journées ne passent pas trop lentement, ça va. L'expérience la plus pénible, en terme de travail, ça a été d'attendre, assise des heures durant... ça me rendait folle, je regardais l'heure toutes les quatre minutes, persuadée qu'au moins une demie-heure était passée. Je n'avais pas le droit de lire, je devais avoir l'air disponible. A la fin, j'avais un faux carnet de comptes, mais je ne comptais pas, j'écrivais des lettres d'amour, de haine et des listes de pour / contre concernant la même personne que je ne me décidais pas à aimer / haïr. C'était un volcan, un torrent à l'intérieur, qui prenait toute la place parce que je n'avais rien d'autre à faire que l'écouter. Ce boulot de l'ennui mortel me vaut peut-être aujourd'hui cette histoire d'amour à l'agitation bien vivante ?
La vie file vite. On a intérêt à choisir la bonne pente alors, si on n'a pas d'autres choix que de se laisser glisser et de laisser filer le temps malgré nous.
C'est une chose que je sais depuis longtemps et qui m'a valu tous mes kilos en trop. Pas tellement par angoisse de mourir demain, mais parce que "à quoi bon reporter le plaisir quand on peut l'avoir maintenant ?" et j'ai encore du mal, parfois, avec la frustration, justement parce qu'on a qu'une vie et qu'il faut en profiter.
J'ai l'intention d'aller voir 4h44, sorti deux jours avant cette non-fin du monde qui ne sera que la fin du buzz le plus débile de l'histoire, mais bon, le sujet est tout de même passionnant. Dans la bande annonce, un personnage dit "mais on est déjà mort, on meurt depuis le jour de notre naissance !".
Je sais, c'est pour ça que je dis tout le temps "eh ho, chuis pas maso, j'ai qu'une vie, et je veux prendre tout ce qu'il y a à prendre !" Donc soyons heureux en attendant la mort comme disait Desproges, et ça jusqu'au bout du bout. J'aimerais être sereine face à l'échéance.
Mais je n'ai pas que ça à faire de ma vie de me préparer à affronter la fin ! Tant pis pour l'angoisse des quelques dernières années, au moins je n'aurai pas de regret, c'est déjà ça de pris !