dimanche 24 février 2013

Moins zéro

Il neige sur Caen, je ne sais pas s'il pleut sur Nantes.


Mais voilà, cet hiver qui n'en finit pas, gris, moche, glauque me glace. Je tremble tout le temps, il paraît que c'est le froid, je ne m'en rends même plus compte.
Pourtant j'ai toujours bien aimé l'hiver : on a un bon pretexte pour reste à la maison, au chaud, sous la couette, à regarder des séries, à bouquiner, à discuter autour d'un thé. Le côté cocooning de cette saison a du charme. Et puis sortir pour marcher dans la neige qui crisse sous les chaussures, dans l'air vivifiant, ça a l'air chouette, comme ça, sur le papier.

En fait non. Devoir lutter en permanence contre les éléments, en l'occurrence le vent, la pluie, la neige, pour faire dix mètres en dix minutes, c'est drôle la première fois. Ensuite on regrette la fluidité des jours tempérés. Quand on s'habille en deux minutes chrono.

Et surtout le cocooning toute seule, c'est nul.

Voilà un grand tabou : la solitude.
Surtout de ma part. J'ai toujours clamé haut et fort que je ne m'ennuyais pas en ma propre compagnie. Au moins je suis d'accord avec moi-même, pas de conflit, pas d'embrouille, la tranquillité, la sérénité. Je suis tellement snob que ça me ressemble bien. Et c'est vrai en plus. J'ai fait quelques séjours volontaires en ermite, je me souviens, il y a une dizaine d'années. Je ne me sens pas désoeuvrée quand occasionnellement je passe quelques jours seule, avec un bouquin, la radio et s'il y a internet, alors c'est même pas que je ne m'ennuie pas, c'est que je ne vois pas le temps passer. Cette source infinie de savoir me fascine toujours autant, je peux m'y noyer si je ne reviens pas à la réalité de temps en temps.
Sauf que dans cette réalité je n'ai personne vers qui me tourner pour dire "Ah mais t'as vu ça ? Tu savais toi que ... ? C'est marrant, non ?"
Le désert, même pas l'écho, le rien, limite le tumbleweed qui passe. Interaction nulle : degré de vie équivalent.

En fait, ce n'est pas que j'ai un problème avec le fait de me retrouver seule, je n'ai pas d'angoisse face à mes pensées en roue libre, je suis paisible. Juste je m'ennuie si je ne partage pas. D'ailleurs ce blog, à l'origine, s'appelait "Des liens". Ce n'était pas pour rien, même si c'était un jeu de mot pourri entre "liens hyper texte" et "liens d'amitié".

Je ne pense pas que ce soit un besoin égocentrique de me faire écouter, d'avoir quelqu'un pour me sentir importante ou au moins comprise. Non c'est juste que les choses sont plus riches quand elles sont partagées. La mise en mot, la formulation leur donne une existence concrète. Elles existent d'autant plus qu'elles sont racontées, commentées, notées. Ces choses banales du quotidien ne sont que des micro-évènements, des détails qui constituent la matière, le tissu du présent qui passe. Mais elles restent abstraites quand elles ne sont que perceptions qui traversent l'esprit sans même devenir pensées. Le cerveau en mode automatique. Bosser, manger, dormir. Une vie de con quoi.

Pour le cocooning, c'est raté. J'ai froid, mon foyer est éteint.





samedi 9 février 2013

L'Inattendu, celui qui sourit.


Celui qu'on attendait plus, là parmi les autres mais plus vivant, plus présent, juste parce qu'il sourit.
Celui qui me fait rire comme ce n'est pas arrivé depuis longtemps. On danse sur les SexPistols, on parle de tout et surtout de rien, on fait de la provoc à deux balles, on a quinze ans et on se dit qu'on a bien fait d'être là, à ce moment précis.
Rien de bien grave, rien de bien sérieux, pas de quoi oublier l'Autre qui me hantera for ever and ever. Au contraire. Une respiration, un élan, je suis en vie, j'ai envie.
Le plaisir de refuser les avances de celui qui ne recule pas devant l'ampleur de la tâche. Pas le premier venu, pas le dernier non plus, juste celui qui en vaut la peine dans le fond. Pour ce mélange jouissif de naïveté revendiquée, de sincérité et pour l'amour du fun qui abolit ces relations entre adultes, codifiées, banalisées, blasées.
Et ça fait un bien fou de tuer le cynisme de temps en temps. D'être là en live et non en différé, de s'incarner au lieu de supporter le temps qui passe à coup de vie par procuration (qui me procure de moins en moins de satisfaction, bizarrement)...
Du coup j'ai envie d'assumer mon premier degré et de reconsidérer mes priorités. On ne sait pas de quoi demain sera fait, c'est le mantra qui m'obsède depuis toujours. Prendre tout ce qu'il y a à prendre, dans les limites du respect de l'autre. Au quotidien, je sais de quoi j'ai besoin, ce que je veux et je ne l'ai pas. Sans avoir la certitude de construire quoi que ce soit. Rien n'est garanti, même après sacrifice.



L'Inattendu, c'est un choix que je ne fais pas mais qui me rappelle clairement ceux que j'ai faits et qui ne mènent à rien. On a le droit de changer d'avis comme de chemise, c'est une question d'hygiène.
Alors j'envoie tout chier, quitte à me retrouver avec des conséquences que je n'ai pas envie d'assumer.

Let's go !





lundi 21 janvier 2013

Reflet


Elle est apparue comme si elle avait toujours été là. Sur mon menton, une cicatrice que je n'avais jamais vue. Cette petite ligne blanche, en angle presque droit, comme si je m'étais pris un coin de table - une petite table- ou la couverture -tranchante- d'un bouquin. Mais je n'ai aucun souvenir de cet ordre. Cette cicatrice, elle est banale. On la voit chez beaucoup de gens, la moitié de la population doit en avoir une là. Souvenirs de chutes de vélo, de pieds qui s'emmêlent, d'escaliers retors, souvenirs d'une époque que nous avons tous traversée et où l'on aura appris à mettre les mains devant. D'ailleurs par la suite, nous serons nombreux à avoir des cicatrices sur la paume de nos mains, épargnant notre visage à l'heure où le charme de l'enfance le quitte.
J'ai beau essayer de me rappeler, je ne vois pas. Oui je suis bien tombée de vélo, dans les escaliers et de ma hauteur en courant. Mais j'ai eu très tôt le réflexe des genoux. J'aurai dû commencer le roller derby à cet âge, maintenant que j'ai perdu ce réflexe, ce n'est plus la peine, faut tout réapprendre, trop de boulot. J'ai donc bien des cicatrices sur les genoux, sur les coudes et même sur l'épaule, d'un jour où la sangle de mon sac s'était prise dans la roue de mon vélo. A la rentrée du CM2 j'avais un tatouage en négatif, blanc, à cause du bronzage qui n'avait pas pu se faire à l'emplacement de la croûte. J'étais super fière, j'avais une marque de guerre. Et un souvenir de vacances, un peu comme le sable au fond des poches.
Donc non, cette trace-là sur mon menton, ce n'est pas moi. Je ne vois rien qui l'explique. Et comme depuis l'adolescence, je me scrute, j'aurai dû la voir avant.
Je connais la moindre ride de mon visage, je les ai prédites, anticipées, tellement je devinais leur apparition. Je connais le moindre détail de ma peau, ces irrégularités je les ai acceptées, adoptées, de ne pouvoir m'en débarrasser même après tortures. J'ai conscience des défauts les plus flous, vaguement perceptibles avec un arrêt sur image, comme ces petites marques plus claires, au dessus de ma lèvre à gauche et au dessus de mon sourcil à droite, qui pourrait laisser croire qu'un bouton va apparaître sans jamais daigner le faire.
Alors non, cette cicatrice, elle n'est pas à moi.
J'ai eu tendance à être légèrement absente ces derniers temps, à m'abstraire du présent. Par flemme, par fatigue et pour éviter d'être triste en attendant que le temps passe et atténue cette douleur ordinaire mais toujours éprouvante de la rupture. Est-ce que quelqu'un n'aurait pas essayé de s'incruster pendant que je regardais ailleurs ? Et qu'en est-il de ma personnalité ? Parce que mon corps, encore, ça va, ce n'est pas trop grave même si ça m'embêterait de me retrouver avec un physique de lutteur russe, mais dans ma tête, ya quelqu'un d'autre aussi ? Il faut toujours être vigilant à s'incarner, à chaque instant, pour ne pas se faire remplacer.
C'est peut-être la rupture, justement, qui a ouvert une faille suffisamment grande pour que quelqu'un d'autre s'y glisse. D'ailleurs ce soir en passant devant le miroir, j'ai perçu un regard froid et dur que je ne me connaissais pas. Sur le coup, je me suis dit que j'avais pris un sérieux coup de vieux. Puis j'ai justifié ça avec la rudesse du lundi, la journée la plus difficile de la semaine.
Mais n'est-ce pas une mauvaise idée de chercher des explications rationnelles, au risque de passer à côté de l'évidence ? C'est simple : je me perds, je me dilue et quelque chose, quelqu'un d'autre prend ma place.

En fait c'est Kafka qui avait raison.


dimanche 13 janvier 2013

Je le pensais vraiment, ce que j'ai dit !


Personnellement, j'ai peut-être tort, mais je crois aux mots.
Aux petits mots, aux gros mots, aux mots qu'on regrette, aux mots qu'on n'ose, qu'on ose quand tout le monde dort, aux mots droits dans les yeux, directs dans la face et à ceux qu'on concède regard fuyant. J'y crois dur comme fer.
Je déteste cette histoire de "ya que les actes qui comptent", "paroles paroles..."
Les mots ça change tout. Pour nous éclairer sur le pourquoi du comment de tel ou tel fait, sur les raisons de l'auteur de tel acte, sur ce qui a motivé son geste. Je ne dis pas qu'il n'y a que l'intention qui compte, mais il faut la considérer avec tout le sérieux qu'elle mérite.
Notre pensée et son expression traduisent qui nous sommes tout autant que nos actes. 
Ils peuvent être mensongers l'un comme l'autres. J'ai pris le parti de la confiance, parce que je pense n'avoir choisi autour de moi, au passé et au présent, que des gens capables de sincérité.

Les mots ne s'envolent que si on le souhaite. Même en l'air, il en reste toujours quelque chose, peut-être imprécis, peut-être flou, mais décisif. On construit d'abord avec des mots.


Savoir ce qui a determiné une action qui peut nous paraître dans un premier temps condamnable peut nous faire changer d'avis. Ce n'est pas rien, de changer d'avis, c'est une évolution importante, un mouvement de soi assez courageux. Et si nous sommes confortés dans notre point de vue, c'est légitimés par la connaissance. Prêter des intentions, faire des hypothèses c'est risquer le préjugé donc l'erreur.
Nous avons tous des a-priori et c'est normal, nous pensons tous à partir de ce que nous sommes, nos références, nos repères, nos valeurs, notre vécu. Mais nous sommes tous différents et c'est quelque chose de merveilleux.

Merveilleux et compliqué. D'où l'intérêt du langage, du partage, de la communication, ce mot tellement galvaudé qu'il ferait presque rire. Pourtant dans l'échange nous sortons grandis, avec un horizon élargi.

J'y crois, je suis peut-être naïve, mais t'écouter finalement, c'est apprendre de toi autant que quand tu fracasses ton vélo contre un mur au bout de trois jours de vacances parce qu'il est "encore crevé et qu'on ne s'en sortira pas putain !" Mesurer le fossé (ou le cheveu) qu'il y a entre ce qui est dit et ce qui est fait permet de savoir qui tu es. Qui tu aimerais être aussi. C'est touchant.

Les mots peuvent tuer, faire rire, réconcilier, séparer tout autant que les actes, et même souvent plus. Ils peuvent faire rêver, s'évader, supporter la réalité quand rien ne se passe concrètement.




Parce que soyons réaliste, je n'irai pas sur la lune, tu ne révolutionneras pas l'économie, elle ne changera pas le monde. Mais nous pouvons en parler. Et nous raconter comment on ferait ça.
Et la manière dont on se raconte ça peut créer des liens aussi solides que si on le faisait ensemble.

C'est concret les mots, en fait.


vendredi 4 janvier 2013

Hiver


J'étais riche, immensément riche, je possédais un empire démesuré, un univers fou, extravagant. Mille choses étaient possibles, m'appartenaient, brillantes et précieuses, mille caresses et une intarissable tendresse, mille élans passionnés et une infinité de baisers.
Mon palais était confortable et doux, un refuge contre l'hostilité du monde, un havre de bonheur, une ile flottante délicieuse, une oasis paradisiaque.

Dans ce tourbillon je me suis perdue, en une nuit Babylone a chuté, le blizzard a tout emporté.

Maintenant je suis pieds nus dans la neige, à la rue, seule face à la rudesse de l'hiver, à traverser ce désert, ces jours désolés. Je suis pauvre, mes mains sont vides, je suis désoeuvrée.
Mais le soleil dans mon coeur mettra mille ans à s'éteindre, je n'ai pas froid.
J'avance pas à pas vers le printemps et peut-être, qui sait,  qu'une petite maison aux fondations solides, simple, juste et droite, se trouvera sur le chemin qui me mène à l'été.
Peu importe. Je le trouverai, cet abri sans folie mais pas sans amour.

Je ne suis pas pressée.

jeudi 20 décembre 2012

Quitter la ruche

Aujourd'hui, comme la semaine dernière, j'ai assisté à un pot de départ à la retraite. C'est fou comme c'est à la fois similaire car émouvant et unique, particulier. Peut-être parce que ça ressemble à celui ou celle qui part. D'une certaine manière, l'ambiance est imprimée par la personnalité que l'on célèbre ce soir-là. Peut-être que les autres renvoient ce qu'ils ont reçus, retenus de cette personne, pour lui rendre un hommage dans le ton, malgré les masques, l'hypocrisie et les convenances...


Là, ce soir, comme la semaine dernière, je ne savais pas trop où me mettre et avec qui parler, j'étais un peu encombrée de moi-même, mais pas non plus gênée, dans la mesure où tout le monde a l'air un peu désoeuvré à attendre que quelque chose se passe. Surtout que depuis qu'on ne fume plus dans les lieux publics, pour "se donner une contenance" c'est plus compliqué, tant que le buffet n'est pas ouvert. Bref, bras ballants mais grand sourire parce que ça je sais faire et que tant qu'à être là, autant envoyer le plus de bonnes ondes possible, ça peut servir, quelques bonjours, hochements de têtes, quelques présentations, je circule un peu, je me cale dans un coin. J'observe.
L'interessé arrive, bien élégant. La semaine dernière, j'avais été bluffée par le rayonnement de la jeune retraitée. Elle m'avait parue beaucoup plus belle qu'au quotidien, dans le contexte pressé et stressant du travail. Une belle tenue, un maquillage impeccable, les cheveux bien mis, j'avais été bluffée. Chez les hommes c'est moins flagrant, souvent. Mais quand-même, on voit la touche "grande soirée". Il me fait la bise, alors que je ne le connais pas vraiment et que je suis sûre qu'il ne sait pas qui je suis. Je veux le remercier pour cette invitation mais il est distrait. Distrait sans objet, dans le vide, distrait par rien. Il distribue les salutations et les bises, sans vraiment écouter. Ou alors il s'est rendu compte qu'il ne me connaissait pas et il a été embarrassé de sa méprise d'où le flottement. Il passait chercher son discours, posé sur les manteaux, dans le coin où je m'étais installée et en se dirigeant vers la table, il a dû oublier ce qu'il venait y prendre et à défaut m'a fait la bise. En y revenant, ce petit soupir "ah oui il me faut mes notes" prononcé tout haut, il l'a dit en me regardant, comme pour avoir mon assentiment. J'étais donc impliquée dans ce petit moment intime de stress, j'ai vu l'effort pour se ressaisir face à la tâche qui l'attendait. Et le voilà parti, dans un seul élan, vers l'épreuve du discours.
Il se poste à côté du sapin, au milieu du réfectoire. Le self, lieu de la banalité des rythmes quotidiens, d'une froideur conventionnelle, fonctionnelle et pourtant lieu de convivialité à la chaleur plutôt artificielle, surtout en cette période de Noël, avec ses guirlandes dorées, sa déco kitsch, les paillettes... Et là, personne ne se tait. Le brouhaha continue.
C'est terrible.
Le peu de gens qui ont remarqué que le discours avait commencé, lancent des "plus fort, on n'entend pas". Je me permets quelques "chuut", je me sens engagée, après ce moment volé des notes prises dans mon coin des manteaux. Ce qui est d'autant plus terrible, c'est qu'il commence par "Vous connaissez ma faible disposition pour les discours et ma timidité..." C'est touchant. Vraiment.
Je sens ce qui est dit sincère, murement réfléchi, mais je ne connais pas les gens depuis assez longtemps pour me sentir concernée. C'est un peu long, des regrets pour les absents en guise d'hommage, une pensée pour tous et chacun, quelques notes humanistes, un peu convenues mais toujours louables, un appel à ne pas oublier que les gens face à nous ne sont pas des codes barres sur des dossiers, mais des humains, un souhait de considérer ce travail prenant non pas comme un sacerdoce mais comme une contribution au fonctionnement de la ruche ou de la fourmilière, image que je trouve jolie, malgré mon ressentiment de ces derniers temps face à la fatalité des petites gens, dans les petits boulots, qui nous condamne à de petites vies. Bref, dans ma tête ça tend à la digression un peu comme là. Un mot pour sa famille, l'espoir qu'il n'est pas trop tard pour rattraper ce temps non pas perdu mais soustrait par le travail.
Puis des hésitations, "que dire encore", ça s'agite, les gens ont chaud, mal aux pieds, les petits ne tiennent pas en place, le buffet nous fait de l'oeil. Que dire encore ? Je crois qu'il reste un mot. Il le prononce, rapidement, faiblement, je crois même qu'il en manque un bout parce que sa voix se brise avant la fin, et pourtant ce mot est tout petit. Merci.
Il se tourne tout de suite pour tenter de cacher son émotion. Quelques secondes plus tard, je verrai une trace d'humidité mal effacée sur la joue de ce monsieur d'un certain âge. Il se tourne et je baisse les yeux. J'ai ce réflexe idiot mais pudique à chaque fois que quelqu'un face à moi pourrait être gêné par mon regard. Quand quelqu'un trébuche dans les escaliers du métro, dérape dans la rue, se mouche, je regarde ailleurs. De manière ostensible. "Non, non, pas de quoi s'inquiéter, je n'ai rien vu". C'est déjà difficile de gérer la douleur, l'émotion, la peur, on ne va pas rajouter l'humiliation ! Bref je loupe un peu ce qu'il se passe parce que je veux le laisser seul avec son émotion, mais nous sommes 250 dans ce réfectoire, à applaudir un homme qui essaie de ne pas nous tourner le dos.
Un confrère enchaîne tout de suite. Discours rapide, énergique, hommage parfait, reconnaissant les qualités de l'homme et du professionnel, avec une  allusion à ses travers, occasion de placer une petite blague pour faire retomber la pression.
On rit. Applaudissements encore. On est autorisé à se diriger vers le buffet. Personne n'ose, bien sûr. Je ne fais pas partie du premier lot de courageux, ils sont trois, mais au deuxième mouvement, nous sommes douze. Au troisième élan, ils seront cinquante, puis il deviendra impossible de circuler près des tables. Le buffet est bon et beau, généreux, il y a même des huitres, je n'aime pas ça, mais je trouve ça classe. Sans être clinquant. Je continue ma petite ronde, avec une coupe de champagne pour "me donner une contenance" mais les conversations restent superficielles, je ne m'attarde pas, je papillonne, je picore. Je me dis qu'on m'aura vue, que c'est bon, ma présence est validée. On parle un peu boulot, j'ai chaud, je m'éloigne. Personne ne regarde, je quitte la salle, en emportant tout de même un dernier petit four, j'ai faim et faut pas laisser l'alcool arriver trop vite dans le sang.
Et là, dans le couloir, je le croise, l'homme de la soirée. Il a l'air soulagé, mais toujours aussi distrait, distant. J'essaie de lui rendre son merci, mais j'ai la bouche pleine. Mon grand sourire trouve un retour, ça suffira, tant pis.
Dans le bus je continue à penser à tout ça, jusqu'ici. Qu'est-ce qui l'a bouleversé cet homme ? Je ne le connais pas du tout. Avait-il du mal à aller jusqu'à ce merci final, parce qu'après le point, en bas de la page, sa carrière était terminée ? S'est-il dit "Dès que j'ai prononcé ce dernier mot, ça y est, c'est fini, je ne fais plus partie de l'équipe" ? Ou ce n'est pas forcément l'échéance que ça implique mais le sens profond qui l'a ému ? Il le pense certainement sincèrement ce merci. Il s'adresse à tout ceux qui ont été là avec, pour lui, parce qu'ils ont permis de bonnes conditions de travail, non ?
Qu'est-ce qu'il se passe dans la tête de quelqu'un qui termine son discours de départ à la retraite ?
La vie file vite, il l'a dit en introduction.
C'est donc de la tristesse ?
Ou de la joie d'être là, entouré, pour fêter ce passage ?
Le plaisir d'avoir partagé 30 ans de carrière avec des gens qui en valaient la peine ?



Oui le temps passe vite, j'ai lu un jour cette phrase "Au début, les journées passent vite et les années lentement et plus on vieillit, plus les journées sont longues et les années rapides." En l'occurrence dans mon nouveau boulot, les journées ne passent pas trop lentement, ça va. L'expérience la plus pénible, en terme de travail, ça a été d'attendre, assise des heures durant... ça me rendait folle, je regardais l'heure toutes les quatre minutes, persuadée qu'au moins une demie-heure était passée. Je n'avais pas le droit de lire, je devais avoir l'air disponible. A la fin, j'avais un faux carnet de comptes, mais je ne comptais pas, j'écrivais des lettres d'amour, de haine et des listes de pour / contre concernant la même personne que je ne me décidais pas à aimer / haïr. C'était un volcan, un torrent à l'intérieur,  qui prenait toute la place parce que je n'avais rien d'autre à faire que l'écouter. Ce boulot de l'ennui mortel me vaut peut-être aujourd'hui cette histoire d'amour à l'agitation bien vivante ?
La vie file vite. On a intérêt à choisir la bonne pente alors, si on n'a pas d'autres choix que de se laisser glisser et de laisser filer le temps malgré nous.
C'est une chose que je sais depuis longtemps et qui m'a valu tous mes kilos en trop. Pas tellement par angoisse de mourir demain, mais parce que "à quoi bon reporter le plaisir quand on peut l'avoir maintenant ?" et j'ai encore du mal, parfois, avec la frustration, justement parce qu'on a qu'une vie et qu'il faut en profiter.
J'ai l'intention d'aller voir 4h44, sorti deux jours avant cette non-fin du monde qui ne sera que la fin du buzz le plus débile de l'histoire, mais bon, le sujet est tout de même passionnant. Dans la bande annonce, un personnage dit "mais on est déjà mort, on meurt depuis le jour de notre naissance !".
Je sais, c'est pour ça que je dis tout le temps "eh ho, chuis pas maso, j'ai qu'une vie, et je veux prendre tout ce qu'il y a à prendre !" Donc soyons heureux en attendant la mort comme disait Desproges, et ça jusqu'au bout du bout. J'aimerais être sereine face à l'échéance.
Mais je n'ai pas que ça à faire de ma vie de me préparer à affronter la fin ! Tant pis pour l'angoisse des quelques dernières années, au moins je n'aurai pas de regret, c'est déjà ça de pris !